Le Voyou du Bayou (rédacteur du blogue le plus méchant et mesquin de toute l'insipidosphère) et Tiiiito ont été très rapides à me demander ce qui m'a motivé à procéder à la vente de mes actions du Groupe BMTC pour acheter la micro-capitalisation Carfinco Financial Group. Il faut dire que j'avais perdu l'habitude de faire des analyses dans mes temps libres, comme j'en fais déjà toute la journée, l'occasion se prêtait moins souvent.Voici donc, tel que promis, mon analyse sommaire de l'entreprise.Comme toujours, les questions sont les bienvenues!
Mise en contexte
Imaginez que vous prêtez 1000$ à quelqu'un que vous connaissez. Vous savez que cette personne ne paie pas régulièrement ses cartes de crédit, qu'il paie souvent ses comptes en retard et que ses fins de mois sont généralement très difficiles. Celui-ci vous promet de vous rembourser dans un an votre capital ainsi que les intérêts. En faisant vos propres calculs, vous vous rendez compte qu'il y a probablement une chance sur trois qu'il ne vous rembourse pas. Quel taux d'intérêt lui chargerez vous?
Évidemment, je sais fort bien que la plupart des lecteur du Journal Financier d'un Y me répondront qu'ils refuseront de faire le prêt. Voilà une sage décision! Maintenant, imaginez que vous connaissez 50 personnes qui veulent toutes vous emprunter 1000$ et que vous savez qu'il y en aura environ 15 qui ne vous rembourseront pas. À quel taux votre prêt?
Carfinco Financial Group
Cette petite mise en situation peut sembler bien simple mais c'est pourtant le défi auquel fait face, à chaque jour, la direction de Carfinco Financial Group qui effectue des prêts sur l'achat de voiture usagées à une clientèle qui fait défaut environ 30% du temps. Une situation qui n'est pas sans rappeler le contexte dans lequel Home Capital Group évolue mais dans le prêt hypothécaire.
Carfinco est une petite capitalisation (177M$) active sur le Toronto Stock Exchange. L'entreprise se spécialise dans les prêts sur auto usagés pour les clients qui ne se qualifient pas auprès des grandes banques. Le management possède plus de 25% de l'entreprise. Il n'y a aucun plan
d'octroi d'options et très peu de dilution de l'avoir des actionnaires. Peu d'entreprises lui font compétition car Carfinco évolue dans un créneau extrêmement spécialisé. Ils ne prêteront qu'à ceux qui ont un très faible «
Beacon Score». Carfinco n'a d'ailleurs aucun compétiteur sérieux dans son créneau (VFC division de TD et Travelers Landing division de Scotia font le même genre de prêts mais visent des clients beaucoup plus solvables). Avant la crise financière, HSBC, Wells Fargo et AmeriCredit étaient également présentes dans ce segment de marché mais la crise les a forcé à plier bagages, au plus grand bénéfice de Carfinco.
L'entreprise s'assure à partir de la valeur de revente du véhicule en plus de ne prêter qu'un maximum de 90% du prix de vente du véhicule usagé. Depuis 2008, la direction a misé sur le fait qu'elle devait assainir son bilan et a diminué graduellement son levier financier. Cette ancienne fiducie, aujourd'hui structurée en société par action, retient maintenant beaucoup plus de bénéfices à son bilan (bénéfices non-répartis). Par ricochet, ceci diminue son levier financier, si bien qu'une reprise de 2008 ne l'affecterait pas autant.
Comment Carfinco s'assure-t-elle de faire payer ses clients?
Ce que je trouve fort intéressant avec Carfinco, c'est la manière dont elle s'y prend pour faire payer ses clients. Il y a quelques années, la société a investit dans un système unique de nommé GPS Starter qui permet d'enclencher une alarme ou d'empêcher le véhicule de démarrer si le client n'a toujours pas acquitté les mensualités de son prêt. Je ne connais pas les modalités exactes, cependant, une note est inscrite dans les papiers de prêts comme quoi le client qui entend l'alarme lorsqu'il démarre son véhicule doit joindre Carfinco par téléphone dans les 24 heures suivantes, sans quoi, son véhicule ne démarrera plus (le démarreur peut être coupé à distance). Quand tu n'as plus accès à ta propre voiture, disons que ça motive à payer plus vite... Cette mesure, qui a fait diminuer énormément le taux de délinquance des remboursements, n'est pas étrangère à la forte hausse du titre au cours des 2 dernières années.
J'estime, d'après des calculs très grossiers qu'il y a 17 000 détaillants de véhicules usagés au Canada dont Carfinco entretient des relations avec moins de 10% de ceux-ci. Les possibilités de croissance sont donc illimitées pour les prochaines années... D'ailleurs, la société vient d'ouvrir un bureau à Laval et débute dès cette année sa percée en sol québécois. Il faut comprendre que les détaillants de voitures usagées n'aime pas refuser des clients pour des questions de solvabilité. Or, comme Carfinco est le seul qui fait des prêts à ceux qui ont une cote de crédit douteuse ou inexistante, les détaillants gagnent énormément à soumettre des dossiers à Carfinco. Tant qu'elle sera la seule à évoluer dans son «carré de sable» l'entreprise pourra croitre rapidement.
À mon avis, il y a de fortes probabilités que l'entreprise soit achetée par un compétiteur étranger puisque la société a commencé à chercher pour un un acheteur potentiel, question de maximiser le retour au actionnaires.
Une évaluation favorable
Le titre se transige à environ 10 fois les profits passés. Ce n'est pas très cher payé considérant que l'entreprise croit ses revenus et ses bénéfices de 20% par an tout en améliorant rapidement la qualité de ses prêts depuis quelques années. Ceux qui reluquent les dividendes élevés seront contents d'apprendre que la société verse 0,36$ par an à ses actionnaires pour un rendement courant d'environ 5%. Avec un rendement espéré de 12% et une forte marge de sécurité (croissance escomptée à 12-15% plutôt que les 20% prévus par la direction), j'obtiens une valeur intrinsèque d'environ 8$. Au moment d'écrire ces lignes, le titre se transige à 7,20$.
Ne pas négliger les risques
Carfinco n'est pas le genre d'investissement qui conviendra à tous. J'irais même jusqu'à dire que ceux qui sont un tant soit peu averse au risque devraient tout simplement ignorer ce titre. Voici, en rafale, les principaux risques qui me viennent à l'esprit:
- Le taux de défaut de remboursement est extrêmement sensible au marché du crédit. Un
resserrement à ce niveau ferait baisser le cours considérablement.
- Le retour sur l'avoir des actionnaires devrait diminuer dans les prochaines années vu le levier financier qui diminue (le profil de risque financier diminuera en contrepartie).
- Faible volume de transaction (31000 actions par jour ou 217K$ par jour), plus difficile à acheter et vendre si vous avez des grosses sommes à investir.
- Obtenir les données financières de l'entreprise représente un travail de moine (mais combien passionnant!). Aucun site de collecte de données comme Morningstar ou Google Finance n'a les informations sur l'entreprise, il vous faut donc éplucher les états financiers annuels sur le Sedar et vous créer un gros chiffrier sur excel.
- Micro-capitalisation: Les gestionnaires et investisseurs ont tendance à vendre ces titres en premier lors d'un repli défensif.
- Carfinco a très mauvaise presse auprès des associations de consommateurs et autres organismes de défense des droits des consommateurs. Comme ses clients font défaut régulièrement, Carfinco se doit de charger un taux effectif d'environ 30-35% par an pour le niveau de risque qu'elle prend. Notons que le taux usuraire au Canada est de 59%. CFN n'est pas à l'abri de l'adoption de lois qui pourraient réduire sa capacité à charger des taux d'intérêts élevés (l'entreprise profite néanmoins énormément des taux historiquement bas car elle empoche le «spread» entre son coût du capital et les intérêts chargés).
En espérant que cette petite analyse sera un bon point de départ pour les quelques investisseurs qui s'y intéresseront...